Quid Intelligence émotionnelle ?

 


En 1990, les psychologues Peter Salovey et John D. Mayer font paraître un grand article dans la revue Imagination, Cognition & Personality, intitulé « Emotional Intelligence » dont les premiers mots posent les termes du débat : « l’intelligence émotionnelle, est-ce une contradiction dans les termes ? ». Et de faire état de tout ce que les émotions inspirent de soupçons, voire de rejet, dans des mentalités collectives ayant hérité de tout une littérature philosophique hostile aux affects. Associées aux réactions viscérales, aux tentations sentimentales, aux agitations pathétiques, aux passions fiévreuses, aux excitations incontrôlables, voire au désordre mental, les émotions ont acquis au cours du temps une fâcheuse réputation de trouble à l’organisation de la pensée et de mauvais génie de la capacité à décider. L’émotif/l’émotive est disqualifié(e) dès lors que l’on décèle dans ses paroles ou ses actes la trace de quelque forme d’irrationalité !

Mais, disent Salovey et Mayer, cette méfiance à l’endroit des émotions provient d’une erreur originelle de définition. Les émotions ne sont pas l’expression d’un chaos interne qui déborderait sans prévenir mais appartiennent à un système de « réponses organisées » à « un événement, interne ou externe, positif ou négatif pour l’individu » permettant à celui-ci de s’adapter dans une situation donnée, mais aussi de se transformer à plus long terme. Autrement dit, l’expérience de la joie, de la tristesse, de la colère, de la surprise, de la peur, de la fierté etc. sont des moments d’apprentissage. Sur soi et sur les relations avec les autres.

Une émotion est un état de conscience complexe, généralement brusque et momentané, accompagné de troubles physiologiques (pâleur ou rougissement, accélération du pouls, palpitations, sensation de malaise, tremblements, incapacité de bouger ou agitation). Sensation (agréable ou désagréable) considérée du point de vue affectif (ex: joie, colère, tristesse, peur, dégoût, surprise, amour).

L’intelligence émotionnelle, définition

Salovey & Mayer donnent une première définition de l’intelligence émotionnelle dans leur article de 1990, qu’ils préciseront dans une publication de 1997 : « l’habileté à percevoir et à exprimer les émotions, à les intégrer pour faciliter la pensée, à comprendre et à raisonner avec les émotions, ainsi qu’à réguler les émotions chez soi et chez les autres ».

Mais lorsque l’on sait que les émotions sont humaines et universelles, même si elles sont gérées différemment suivant les contextes, et qu’elles sont d’une grande utilité dans nos vies, cela vaut la peine d’essayer de comprendre leur fonctionnement. Il est important de se souvenir qu’elles représentent un aspect sain de la personnalité. 

Le but de cet article est donc de prendre conscience de ce qu’est véritablement une émotion, à savoir une réaction interne physiologique qui survient spontanément et non pas toujours de manière consciente en réponse à un événement externe; une énergie qui demande à être libérée sous peine de se transformer ou se déplacer et d’entraîner à plus ou moins long terme des réactions psychosomatiques surprenantes ou des comportements parfois inadéquats, allant jusqu’à la maladie. Les émotions sont aussi à la base de nos actions et de nos processus de décisions, de la même famille étymologique que motivation, mouvement, moteur. C’est pourquoi il nous paraît très important d’apprendre à reconnaître et comprendre nos réactions émotionnelles, leur provenance et leurs fonctions, afin de trouver les moyens adéquats d’y répondre, pour chacun, selon sa culture. 

Gérer sainement ses émotions comprend plusieurs étapes: prendre le temps de les reconnaître, c’est-à-dire ne pas les refouler lorsqu’elles apparaissent; comprendre les besoins non comblés qu’elles cachent; les exprimer de manière authentique, de façon à satisfaire ces besoins. 

On peut imager de la façon suivante: 

1. au feu rouge: faire un arrêt et vérifier la circulation des émotions

2. au feu orange: prendre le temps de comprendre le besoin

3. au feu vert: s’exprimer, faire une demande afin de libérer l’émotion nombre d’émotions varie selon les théories, mais nous allons ici nous en tenir aux quatre suivantes:

La peur, qui est souvent liée au besoin d’être rassuré et qui nous avertit d’un danger. La colère, qui est souvent liée au besoin d’être respecté et qui représente l’énergie du changement et de l’action. La tristesse qui est une réaction normale et saine à une perte, humaine ou non, et qui fait partie du processus de deuil. La joie, qui demande à être partagée avec les autres, sans quoi elle risque de perdre sa belle énergie positive. 

Processus de gestion des émotions

Un processus de gestion saine d’une émotion peut se faire comme suit: accepter - analyser - exprimer. Il faut se souvenir que toute émotion inconfortable est liée à un besoin non comblé. D’abord, accepter l’émotion sans la refouler, puis analyser en essayant d’établir un rapport avec le besoin essentiel non comblé (si je suis si en colère, est-ce parce que je n’ai pas été respecté et que l’on m’a ignoré? Ou est-ce parce que je ne supporte plus cette relation conflictuelle et que j’aimerais que ça change?) et finalement, libérer l’énergie émotionnelle afin de satisfaire le besoin en question en exprimant une demande si nécessaire. 

Tout ceci peut se faire de manière très simple et directe. C’est l’émotion de réaction. Celle qui résout le problème et libère l’énergie émotive tout de suite. Par contre lorsque l’émotion paraît déplacée ou exagérée, il y a de fortes chances que l’on soit face à une émotion élastique. Lorsque que quelque chose se passe au présent et nous rappelle un souvenir douloureux du passé, la réaction peut être très forte malgré nous et incompréhensible pour l’autre.

Les émotions sont souvent liées les unes aux autres et on a parfois tendance à les confondre. On appelle cela une émotion de substitution. Par exemple la tristesse, émotion mieux acceptée culturellement, va parfois masquer la colère, émotion mal acceptée suivant le contexte. Il est nécessaire de remonter la chaîne des événements pour bien comprendre ce que l’on ressent et la manière appropriée d’y répondre.

Que ce soit pour soi ou avec des enfants, le processus est le même et nécessite un décodage et un accompagnement empathique.

Une émotion cache un besoin non comblé qui demande un ajustement ou une réponse.



Attention: quelles que soient les émotions, elles sont normales et utiles; n’ayez jamais peur ou honte de vos émotions ou de celles des autres; elles sont pure énergie qui demande à être prise en compte et libérée. Sachez patienter avant d’agir et ne pas réagir dans la précipitation; attendez un peu que l’intensité émotionnelle diminue avec le temps. 

Types de réponses concrètes

Le corps est vecteur d’émotions qui peuvent rester bloquées et entraîner des réactions psychosomatiques ou des comportements inappropriés si une «voie de décharge» n’est pas envisagée. Les moyens d’expression sont divers, de la parole (moyen souvent privilégié chez l’adulte) aux activités créatives, en passant par le jeu, le sport, etc. Pour les enfants il est plus facile d’utiliser leur propre langage, c'est-à-dire les jeux, le dessin, la créativité en général, activités qui mettent le corps en action. Puis de courts moments de verbalisation peuvent contribuer à conscientiser le vécu et les émotions. Cette libération à travers l’activité suivie de la parole est un moyen sain de gérer les émotions.

Avec des enfants en proie à des émotions trop fortes, remettez la situation en perspective et pensez à leur donner le choix entre deux possibilités. Enseignez aux enfants que chaque émotion est utile, qu’elle doit être libérée et qu’elle peut être exprimée de manière appropriée à un moment adéquat. En montrant aux enfants comment exprimer leurs émotions à travers le dessin, l’écriture ou le sport, en les encourageant à partager leurs émotions avec une personne de confiance, vous leur permettez de les gérer de manière positive et saine. 

Dans le cadre des jeux et du sport, les émotions sont d’autant plus promptes à émerger, comme en cas de défaite ou d’exclusion (tristesse, colère) par exemple. Il est donc très important de savoir accompagner les enfants dans leur vécu émotionnel au quotidien plutôt que de le dénigrer ou de le refouler. Montrez-leur comment vous-même vous accueillez et exprimez vos émotions lorsque quelque chose vous fâche ou au contraire vous rend heureux. Vous deviendrez ainsi un exemple pour eux.

Stades émotionnels

1. Charge: l’émotion est chargée au niveau du corps. L’excitation se fait sentir sous forme d’énergie. Certaines personnes chargent plus ou moins  facilement, et se laissent soit envahir ou déborder, soit au contraire, enfouissent les émotions au fond d’elles, paraissant ainsi indifférentes, voire détachées.

2. Tension: après la charge, le point de tension peut se traduire physiquement par des mâchoires serrées, une accélération du rythme cardiaque, une boule dans la gorge, etc. Il est malsain de retenir cette tension, car elle ne va pas disparaître d’elle-même.

3. Décharge: la décharge émotionnelle libère la personne de l’énergie de l’émotion à travers des actes ou des mots. Il est important que la décharge soit complète afin de ne pas déplacer une partie de l’émotion dans un endroit du corps sous forme de maux par exemple.

4. Relaxation: une libération complète se traduit par un état de relaxation qui fait du bien au corps et à l’esprit. Un état de relaxation juste qui permet à la personne d’être prête à agir.

Rôle des émotions et réponses appropriées

Daniel Goleman dans son livre Intelligence émotionnelle, référence mondialement reconnue dans le domaine, liste sept grandes émotions (peur, colère, tristesse, joie, amour, dégoût et surprise). Pour simplifier ici nous avons choisi de garder les quatre suivantes :

La peur est souvent liée au besoin d’être rassuré. 

Elle est dirigée vers l’avenir immédiat pour prévenir d’un danger imminent. Fuir est une réponse normale afin d’éviter la menace. Trembler, rechercher du soutien et demander de l’aide sont autant d’autres réactions possibles. Lorsque l’on travaille avec des enfant, il est très important de réaliser que la peur ne peut pas être rationalisée (mais pourquoi tu as peur du chien, il est gentil, regarde…). Reconnaître l’émotion de la personne et demander ce que l’on peut faire pour la réconforter est une meilleure approche (je sais que tu as peur, que puis-je faire pour que tu n’aies plus peur?). L’enfant est acteur, il possède des ressources, il sait ce dont il a besoin pour être rassuré. Si la peur n’est pas comprise ou exprimée, elle se transforme en anxiété, qui prendra d’autant plus de temps à guérir. Par contre, si l’on ressent de la peur en pensant à un événement passé, cela indique que l’émotion a perdu son rôle premier et est devenue dysfonctionnelle (phobies, peur des chiens, des tunnels, qui sont liées à un événement passé). On peut alors imaginer y travailler avec une aide externe peut-être.

La colère est souvent liée au besoin d’être respecté. 

C’est une mobilisation d’énergie très utile pour faire changer les choses ou pour résoudre les problèmes. Elle est dirigée vers le présent afin de susciter le changement dès que possible. Il y a en tout cas trois sources à la colère: intrusion sur mon territoire, frustration, contrôle de ma liberté. En être conscient peut permettre de mieux désamorcer la colère. La colère qui fonctionne résout les problèmes. La colère dysfonctionnelle tournée vers le passé s’accumule et se caractérise par la culpabilité, l’angoisse, la dépression ; il est très important de l’exprimer dès qu’elle est repérée ou ressentie. Mais comme c’est l’une des émotions les plus difficiles à exprimer parce qu’elle est perçue comme dangereuse dans les relations et souvent aussi rejetée culturellement - il est d’autant plus important de comprendre son utilité. Souvent, nous rencontrons chez les enfants avec lesquels nous travaillons une colère ancienne qui a été refoulée. Il est important de la reconnaître et d’en parler avec l’enfant, car si elle reste inexprimée elle risque de générer bien d’autres souffrances intérieures. Encouragez les enfants à exprimer leur colère de manière saine et libre. Il y a plusieurs façons de le faire si l’activité est consciemment reliée à la colère ressentie: physiquement en faisant du sport, en l’extériorisant par de la peinture murale avec de grands gestes, en utilisant des marionnettes, poupées ou animaux en peluche, en parlant à quelqu’un de confiance, etc. Les activités créatives, discussions ou jeux de rôles sont aussi très utiles pour libérer une énergie bloquée ou une frustration. La seule règle est de ne pas se blesser soi-même, de ne pas blesser autrui et de ne rien casser.

La tristesse est souvent liée au besoin d’être réconforté.

Les gens sont tristes lorsqu’ils perdent une personne aimée, une chose ou un lieu qui compte pour eux. La tristesse nous permet d’accepter ce que nous ne pouvons pas changer, c’est l’une des étapes fondamentales du processus de deuil. La tristesse est dirigée vers un événement passé et il est important de la vivre pour pouvoir passer aux étapes suivantes menant à l’acceptation et à la création de nouveaux liens. La durée de ce processus dépend de chaque personne et de sa perception de la gravité de la perte. Une tristesse ressentie en pensant au futur n’est pas constructive, au contraire elle empêche d’aller de l’avant, entraînant repli sur soi et dépression. Comme cette émotion est mieux acceptée socialement, elle peut facilement masquer la colère. Souvent on trouve derrière une tristesse récurrente une saine colère cachée. Il est important d’essayer de décoder cela chez les enfants aussi.

La joie est souvent liée au besoin de reconnaissance.

Il est important de reconnaître et de partager ses propres succès afin de les ancrer dans sa réalité et les utiliser pour le prochain défi, le prochain projet. Il n’est pas très sain de penser immédiatement à la suite sans être content de ce qui a été accompli et sans ressentir fierté et joie. Acceptez vos succès et prenez le temps de les partager avec les autres, cela donne de l’énergie pour aller de l’avant. Ne rabaissez jamais un enfant qui a réussi quelque chose même si cela ne paraît pas important à vos yeux. Encouragez tous les enfants à partager lorsqu’ils sont heureux; organisez des fêtes et des moments pour se réjouir ensemble, avec les parents aussi. 

Trois conseils pour calmer les émotions chez soi ou chez l’autre.

1. Faire une pause: prenez du recul, retirez-vous, buvez un verre d’eau et suggérez la même chose à quelqu’un qui est dépassé par ses émotions. Cela permet de couper le cycle infernal.

2. Donner le choix: au lieu de se braquer sur une situation qui nous met en colère, proposer deux  possibilités à choix. Ex: si un enfant refuse catégoriquement de manger, au lieu de vous énerver  et de le forcer, demandez-lui s’il préfère manger des fruits ou du pain, maintenant ou plus tard, seul ou avec vous, etc. Cela calmera et détournera immédiatement sa colère.

3. Mettre en perspective: si la personne vous paraît désorientée par son émotion, trouvez le bon moment et posez-lui les questions suivantes: quelle importance cela aura-t-il dans un an ou cinq ans? Quelle est la pire chose qui peut arriver? Quelle est la chose la plus importante dans ta vie? Etc.

L’intelligence émotionnelle est un ensemble de compétences, d’habiletés et de connaissances en lien avec les émotions. Ces différents savoirs, savoir-faire et savoir-être permettent à l’individu de vivre une vie plus harmonieuse et heureuse.


Références :

1. GOLEMAN, Daniel (2003). L’intelligence émotionnelle, Accepter ses émotions pour développer une intelligence nouvelle, tome 1, J’ai lu, 504 p.

2. Mortera & Nunge (1998). Gérer ses émotions : des réactions indispensables, Presses Universitaires, 176 p.



 Pierre E. GEDEON 

Psychologue,

Certifié en Développement des Compétences relationnelles et en Psychothérapie. 

©️ février 2022.


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