La chicha : juste une pratique relaxante ?

Jugée relaxante, sympa, conviviale et peu nocive, la chicha ou narguilé séduit de plus en plus de jeunes en Haïti. Une petite visite dans un bar d’un hôtel à Montrouis sur la côte des Arcadins au cours du mois de mai de l’année 2021 m’a permis de comprendre l’ampleur de cette pratique plus particulièrement chez les jeunes. Ils sont environ une quinzaine de jeunes garçons et filles rassemblés autour d’une table, bouteilles en main, dans une ambiance festive où la chicha est pratiquée. Non-soucieux de rien, c’est comme quelqu’un oubliant tout ce qui pourrait gâcher sa joie, très détendu, c’est l’image que projette le type le plus ouvert de l’équipe et il n’a pas hésité à me faire des confidences. Wed, nom d’emprunt, âgé de 26 ans,  étudiant en hébergement et restauration, ne peut se passer de la chicha. « Chaque jour, une taffe me ferait bien, s’exclame-t-il, mais comme je dois venir ici et boire quelques bières, je la fais à chaque fois que j’ai l’occasion de faire un tour avec mes amis.  Je me sens bien quand je la prends. Auparavant, j’avais recours au sexe pour noyer certains problèmes mais à présent le sexe est remplacé par la chicha. La chicha n’est pas nocive, c’est pas fumer et ne présente aucun risque,  c’est plutôt une pratique relaxante ».

Les bars à chicha ont ouvert en quantité et le narguilé séduit de plus en plus les plus jeunes, qui le consomment dans la rue ou à domicile. D’autres tendances tabagiques sont apparues chez les jeunes voilà une dizaine d’années. Pratique issue du Maghreb et du Moyen-Orient, fumer la chicha (qui signifie « verre » en perse et fait référence au récipient en verre) ou le narguilé (qui signifie noix de coco, puisque c’est dans une noix que l’on fumait autrefois) est une pratique courante et conviviale attribuée à un moment de détente souvent collectif. Cette expansion de la chicha est telle que l’Organisation mondiale de la santé s’en est alarmée. Mais quels sont vraiment ses effets sur la santé ?

La chicha est une pipe à eau au sommet de laquelle on dépose du charbon de bois qui fait brûler lentement un tabac spécifique et souvent aromatisé au fruit (le tabamel). Elle est munie de plusieurs tuyaux flexibles dont l’un est relié à un vase à moitié rempli d’eau et l’autre utilisé comme siphon à fumée. La fumée issue de la combustion est refroidie par l’eau avant d’être aspirée par le fumeur. La chicha est également appelée narguilé, houka, chilam ou water-pipe. C’est une pipe orientale à long tuyau flexible dans laquelle la fumée passe par un vase rempli d’eau. Elle est composée de plusieurs parties : un réservoir à eau, une cheminée, un plateau servant de cendrier, un tuyau flexible, une pipe immergée, un petit bol sommet de la cheminée dans lequel on met le tabac.

Le tabac utilisé dans les pipes à eau ou chicha est appelé « tabamel ». Il est composé d’environ 28% de tabac et d’environ 70% de mélasse (liquide sirupeux contenant environ 50 % de sucre) ainsi que d’arômes (ce qui explique le parfum des nuages de chicha), d’agents de texture et de conservateurs. Le tabac n’y brûle pas de façon autonome mais est chauffé et partiellement brûlé par adjonction d’un charbon incandescent ou d’une braise ardente dans la douille qui donne sur une cheminée conduisant par aspiration la fumée au fond du vase rempli d’eau. Une séance de chicha (45 à 60 minutes) équivaut à la consommation moyenne de 10 à 20 cigarettes en termes de volume de fumée inhalée. Très souvent, la consommation de chicha se pratique dans des lieux clos où l’intoxication est accrue, et où le tabagisme passif est intense. De plus, le partage de l’embout d’une chicha expose à des risques de transmission de maladies (herpès, certains champignons, tuberculose…). Une quantité importante de CO2 est produite par la combustion du charbon de bois qui s’ajoute à la fumée et au CO2 produits par la combustion du tabac lui-même. Le taux de nicotine plus faible que dans une cigarette est compensé par la plus grande quantité de fumée inhalée (2-3 chichas = 40 cigarettes). La chicha induit donc elle aussi une dépendance physique. Fumer la chicha n’est dès lors pas une alternative moins nuisible à la cigarette : c’est tout aussi mauvais pour la santé.

Chicha : les risques pour la santé

Plusieurs enquêtes révèlent pourtant que la population est peu informée ou s’appuie sur de fausses idées telles que : « la chicha, c’est des herbes naturelles, sans nicotine, des extraits de fruits qui ne rendent pas dépendants » ; « la fumée est filtrée et donc, on inhale des vapeurs d’eau »… Bref, la plupart ignore les effets et surtout les méfaits de la chicha pour leur santé. Contrairement à une idée reçue fréquente, le passage de la fumée dans l’eau ne réduit pas les risques mais les aggrave. En effet l’eau refroidit la fumée, ce qui facilite une inhalation plus profonde et plus fréquente par les fumeurs. De plus, dans la fumée, les substances nocives du tabac s’ajoutent à celles dues à une combustion du charbon.

Une récente étude américaine a de nouveau pointé du doigt les dangers de la chicha. Non seulement elle est aussi dangereuse que la cigarette, voire plus, mais ce qui ressort, c’est la forte addiction qu’elle peut aussi provoquer. Par ailleurs, les risques de « tabagisme passif » existent tout autant en présence de fumeurs de chicha.

Cigarette et narguilé : quelles différences ?

La cigarette contient du tabac séché et de nombreux autres additifs. La chicha est consommée avec du « tabamel » qui est un dérivé du tabac. Le tabac est chauffé et brûlé par un charbon pour la chicha alors que pour les cigarettes la combustion est directe.

Fumer la chicha apparaît comme moins nocif que consommer des cigarettes. Or les dangers sont les mêmes, pour les fumeurs comme pour ceux qui sont exposés au tabagisme passif de la chicha. Lors de la combustion de la chicha comme lors de la combustion des cigarettes près de 4000 substances chimiques sont émises dont nicotine, goudron, monoxyde de carbone, cobalt, chrome, plomb. Beaucoup de ces substances sont toxiques, irritantes voire cancérogènes. 27 substances carcinogènes ou probablement carcinogènes ont été mises en évidence dans l’aérosol de chicha. La chicha présente comme la consommation de cigarettes des risques cardiovasculaires, respiratoires et de survenue de cancer.

Là, t’es dingue ! Chicha, c’est pas fumer, dit avec conviction un autre type qui depuis l’observation donne l’air d’un jeune réservé, tranquille, Ted ( nom d’emprunt). Ted, rêve d’aller se faire inscrire à la prochaine année académique à la Faculté d'Ethnologie de l'UEH car il serait encore plus libre à explorer certaines choses jugées interdites. « À chaque fois que je prends une taffe, mon feeling augmente. Je me sens cool, sans problème et plus disposé à me relaxer avec mes amis. La chicha, c’est un plaisir sain ».

La chicha masque la nocivité de sa fumée de tabac derrière le mythe d’une filtration par l’eau et avec l’ajout de saveurs sucrées. « La chicha est douce, suave et sans danger pour la santé », avance d’un ton ferme Wed.

Les études sur les effets sanitaires de la chicha montrent que fumer la chicha accroît les risques de cancers du poumon, du l’œsophage, de l’estomac. Certaines études ont montré des effets cardiovasculaires aigus telle qu’une influence sur la pression artérielle, la fréquence cardiaque, et la variabilité de la fréquence cardiaque.  L’utilisation de narguilé a des impacts négatifs sur les poumons, avec un risque accru de BPCO[1], de bronchite chronique, d’emphysème. Le diagnostic de BPCO est significativement plus fréquent chez les utilisateurs de pipes à eau.  Les études ont montré au Liban un risque multiplié par deux et en Chine un risque multiplié par dix. Autres risques sanitaires liés à la chicha : maladies parodontales, altération du larynx et de la voix… Pour les femmes enceintes qui fument la chicha il y a un surrisque de petit poids de naissance du bébé et de problèmes pulmonaires à la naissance. La chicha présente également un autre risque sanitaire lié au fait que la pipe est partagée. Il y a un risque d’infection par des champignons et mycobactéries et par les virus de l’herpès, de l’hépatite.

Le tabagisme passif lié à l’utilisation de chichas est également un des risques de la chicha. Les fumeurs passifs de chicha sont notamment exposés à une absorption massive de monoxyde de carbone et de benzol, une substance cancérogène.

Composition de la chicha

Ces substances toxiques proviennent du tabac mais aussi du charbon. La fumée de chicha est d’ailleurs plus riche en monoxyde de carbone et en goudrons que celle de cigarette à la cause de la combustion des charbons utilisés mais aussi de celle du tabamel qui se fait à une combustion plus douce que la cigarette ce qui génère plus de monoxyde de carbone et de goudrons. La teneur de la fumée de chicha en béryllium, en chrome, en cobalt, en plomb et en nickel est également plus élevée que celle de la fumée de cigarette. En plus, la fumée moins âcre et associée à des parfums sucrés incite les fumeurs à inhaler plus profondément, provoquant des dégâts importants. Ainsi, la chicha n’est pas du tout plus saine que les cigarettes.

Lorsque vous faites une session de chicha c’est comme si vous fumiez deux paquets de cigarettes. Une séance de chicha de 45 mn c’est l’équivalent de 1,5 cigarette si l’on compare la teneur en nicotine, de 20 cigarettes en termes de production de monoxyde de carbone, de 26 cigarettes pour la production de goudron et de 40 cigarettes si on compare le volume de fumée avalée.

Chicha : existe-t-il une addiction ?

« À chaque fois que j’ai la gorge grattée, cela me rappelle que j’ai raté ma chicha. Alors, je dois me rendre à un bar pour me détendre et prendre quelques taffes. La chicha, c’est ma vie, ma femme, ma drogue », déclare Joe (nom d’emprunt) juste avant de prendre la direction de la piscine.

La fumée du tabac à chicha crée et entretient une dépendance comme celle des cigarettes à cause de la nicotine du tabac. La concentration de nicotine dans la fumée de chicha est certes beaucoup plus faible que dans la fumée de cigarette mais la quantité de fumée prise avec une chicha est beaucoup plus importante qu’avec une cigarette. Ainsi, fumer la chicha correspond à la consommation de 1,5 cigarette en termes de teneur en nicotine. On sait que l’utilisation de chicha conduit rapidement à la consommation de cigarette et qu’elle rend le sevrage plus difficile.

Traitements pour s’en sortir

Peu d’études ont été réalisées sur le sevrage spécifique de la chicha. Deux études ont montré que la prise de bupropion[2] et la thérapie comportementale avaient un bénéfice en ce qui concerne l’abstinence après 6 mois ou plus.

 

Facilement accessibles,  la chicha ou la chicha-stylo[3] ont chez les jeunes en particulier, et dans le grand public, une image positive. C’est méconnaître leurs risques pour la santé, qui peuvent pourtant être équivalents à ceux de la cigarette. Par ailleurs, selon certaines études, la chicha est une porte d’entrée vers les produits du tabac pour une bonne partie des jeunes (environ 1 sur 5 aux USA), voire vers des substances telles que la marijuana. Une relation qu’il serait utile de vérifier chez nous.

Il ne faudrait pas considérer ces phénomènes comme marginaux, car les chichas et ses dérivés commencent à être très populaires chez les jeunes. Une politique d’information est nécessaire, voire urgente, pour inverser la tendance, en plus d’un encadrement plus strict de ces produits.

 

Références :

 

1.     Publication du Conseil supérieur de la Santé N° 8907 Risques toxicologiques et d’assuétudes liés à la consommation de shisha steam stones.  5. Maziak W. The waterpipe : an emerging global risk for cancer. Cancer Epidemiol. 2013 Feb ;37(1) :1-4. Doi : 10.1016/j.canep.2012.10.013. Epub 2012 Nov 26.

2.     Shihadeh A. Investigation of mainstream smoke aerosol of the argileh water pipe. Food Chem Toxicol n° 41, 2003

3.     Erin L. Sutfin et al, Prevalence and Correlates of Waterpipe Tobacco Smoking by College Students in North Carolina. Drug Alcohol Depend. May 1, 2011 ; 115(1-2) : 131-136. Published online Feb 25, 2011. Doi : 10.1016/j.drugalcdep.2011.01.018

4.     https://www.e-cancer.fr/content/download/63362/570205/file/FR-Chicha-risques-cancers.pdf

 

 


Pierre E. GEDEON,

Psychologue,

Certifié en développement des compétences relationnelles et en psychothérapie.

©Mai 2021



[1] La broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO) est une obstruction des voies respiratoires provoquée par une réponse inflammatoire à des toxiques inhalés, souvent la fumée de cigarette.

[2] Le bupropion est utilisé dans la prise en charge du tabagisme. Le bupropion est un inhibiteur sélectif de la recapture neuronale des catécholamines (noradrénaline et dopamine). 

[3] La chicha ou narguilé est une pipe à eau, tous ces termes sont équivalents, même si chez les jeunes, c’est le terme « chicha » qui a le plus la cote.

Commentaires

  1. Je pensais que la chicha n'était pas aussi nocive.

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  2. Je savais qu'il y avait des effets negatifs caché de la chicha, mais pas autant d'effets aussi nocifs.
    Merci pour l'info.

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